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MICROSOFT : Une réussite méritée, des abus critiquables
Par Daniel Ichbiah, Journaliste et écrivain auteur de Bill Gates et la saga de Microsoft (Pocket)

Je connais Gates depuis 12 ans. Dès 1986, alors que Microsoft France avait organisé un déplacement en autobus vers un château, dans le cadre du lancement de Word 3.0, la chance a placé Bill Gates en face de moi. Un hasard total, puisque à cette époque, Gates était très loin d'accaparer l'attention des médias et que personne ne se pressait particulièrement pour le rencontrer. Bill était essentiellement connu des journalistes spécialisés.

Rappelons qu'à cette époque, Microsoft était un éditeur de taille "moyenne plus". Lotus dominait largement le marché avec 1-2-3 tandis qu'Ashton-Tate venait en numéro 2 avec dBASE. Le traitement de texte était aux mains d'une société de l'Utah, WordPerfect. Bref, Microsoft ne disposait d'aucune application majeure - son tableur, Multiplan, ne faisait que de timides apparitions dans le Top 20, tout comme Word.

A l'époque, Gates m'était apparu comme un garçon pas très à l'aise, mais très intense et toujours prompt à discourir sur ses produits et sur la technologie. Ce qui m'avait frappé, c'est que le mot " MS-DOS " semblait revenir dans presque chaque phrase, à la manière d'un mantra. Un peu plus tard, Gates s'était enflammé à propos du multimédia – un genre alors inconnu - et aussi d'un mécanisme d'échanges de données de Windows. Rappelons qu'à cette époque, Windows 1.0 demeurait l'un des plus grands bides de l'histoire du logiciel.

Bill Gates apparaissait comme un fou de technologie, avant tout préoccupé par sa marotte, le logiciel. Prêt à discuter des heures de hautes technologies, une passion dévorante pour lui. Je l'ai souvent revu par la suite, et son intelligence, sa perception globale du logiciel et sa vision du futur m'ont stupéfait (à cette époque, il était encore possible de dîner avec Bill lors d'un passage à Paris !). Aucun autre dirigeant d'édition de logiciels n'avait une telle dimension, à part peut-être Steve Jobs, mais qui, à cette époque, venait de quitter Apple après un désaveu de son conseil d'administration.

D'une certaine façon, Bill semblait avoir compris un peu plus tôt que ses concurrents vers quelle direction allait le logiciel. Et il se battait, souvent dans le désert, car n'oublions pas qu'à cette époque, il n'avait aucun succès majeur à son actif en matière d'applications, à part Excel sur Macintosh.

Six ans après ma première rencontre avec Gates, en 1992, nous retrouvons le même Bill en tête du hit-parade des milliardaires américains! Que s'était-il passé entre temps ? Trois choses essentielles :

Suite à une entrée en Bourse remarquable, le titre Microsoft n'avait cessé de prendre de l'ampleur. Or, grâce à un système permettant régulièrement de décréter qu' une action en valait soudain deux ou trois (ou plus), la valeur du titre s'est transformée de façon exponentielle. Et comme les investisseurs financiers n'ont cessé de recommander l'achat du titre Microsoft, celui-ci a pris une ampleur considérable.
Gates a également eu la sagesse de partager les fruits d'une telle expansion avec ses salariés en distribuant des lots énormes de stock options (actions) – Microsoft compte aujourd'hui de nombreux millionnaires. Gates a ainsi renforcé le dévouement de ses troupes. Question à celui qui me lit en ce moment : est-ce que votre employeur en a fait autant ? S'il l'avait fait, auriez-vous donné davantage de vous-même pour votre entreprise ? Si oui, il y a sans doute là un modèle à suivre.

En dépit de la bouderie de tous les autres grands éditeurs de l'époque (Lotus, WordPerfect, Ashton-Tate, Borland, SPC...), Microsoft a continué à promouvoir son Windows. Gates n'a eu de cesse d'améliorer ce qu'il considérait comme son bébé.
A l'époque, je me souviens avoir discuté longuement avec Jim Manzi, président de Lotus, qui tirait des revenus pharamineux du seul Lotus 1-2-3, écrit par deux programmeurs et publié en 1983. Je lui avait dit : « Jim, étant donné les revenus que vous dégagez, pourquoi ne confiez-vous pas à une équipe de vos programmeurs d'écrire un Lotus 1-2-3 pour Windows. Vous ne le publiez pas, mais vous le gardez sous le coude, pour le cas où Windows décollerait ». Manzi, m'a alors répondu, fort catégorique. « Windows ne percera jamais ».
Erreur d'appréciation fatale, Manzi. Quand Windows 3.0 a percé (en 1990), le seul tableur disponible était Excel de Microsoft. Gates a donc emporté ce marché.
WordPerfect a fait la même erreur. En 1989, au Comdex de Las Vegas, j'avais interpellé publiquement Bruce Bastian de WordPerfect : « Bruce, pourquoi ne développez vous pas un traitement de texte pour Windows » (sous-entendu, pour occuper ce marché, au cas où...). Le fort sympathique Bruce m'avait alors rétorqué, toujours publiquement, que WordPerfect ne croyait pas en Windows, et il avait sous-entendu, sous les rires de la salle, que l'engouement pour Windows était un phénomène français! Hélas, lorsque Windows a connu le raz-de-marée que l'on sait, WordPerfect était absent. Et Microsoft a raflé la mise avec Word.
Je citerais enfin un débat entre Bill Gates et l'exubérant Philippe Kahn de Borland qui vers 1988, s'était publiquement moqué de Windows. Gates avait répliqué: « Quand Windows (fenêtres) décollera, il ne te restera que les essuies-glaces ».
Mais concrètement que s'est-il passé ? Gates croyait en Windows et a vainement tenté de persuader les autres éditeurs de développer pour Windows. Comme il ne l'ont pas fait, il a lui-même occupé le terrain. Mais qui pouvait prédire en 1988 que Windows le mal-aimé, le système dont il était bon de se gausser, deviendrait deux ans plus tard un raz-de-marée, battant tous les records de vente ? Gates a donc pris un risque, tenté un coup de poker énorme et gagné. Il aurait aussi bien pu se planter totalement. Auquel cas, nous ergoterions aujourd'hui sur la domination honteuse de Lotus !
En 1986, les journalistes avaient peu d'affection pour Lotus, qui sous prétexte de sa domination absolue, ne faisait pratiquement pas évoluer son logiciel. Manzi a commis la bévue de croire que 1-2-3 se vendrait éternellement, conforté en cela par les hit-parades, qui semaine après semaine, montraient ce logiciel vissé à la position n°1 !

Microsoft a certes abusé de sa position dominante à partir des années 90, comme le font la plupart des entreprises qui ont atteint une certaine taille. Qu'il faille brider Microsoft est donc souhaitable, car personne n'a intérêt à voir s'établir un monopole.
Mais où a commencé l'abus ? Il a démarré par une procédure qu'emploient la plupart des entreprises : faire des prix de gros et des conditions avantageuses aux acheteurs en volume. C'est progressivement qu'un tel système a déraillé. Vers 1988-1989, Microsoft a instauré un système de règlement simplifié pour le MS-DOS. Microsoft disait aux constructeurs de PC : « Si vous l'achetez à l'unité, vous le payez 100 francs (ce chiffre est donné ici à titre symbolique, il était en fait plus petit). En revanche, si vous consentez de nous verser une rétribution pour chaque PC vendu, nous vous l'offrons à 40 ou 50 francs. »
Vu comme cela, cela s'appelle du commerce de base. Il est probable que les relations entre de nombreux supermarchés et leurs fournisseurs fonctionnent sur une base similaire.
Le problème, en matière de PC, c'est que cela a progressivement barré l'accès à tout compétiteur. Lorsque Novell venait proposer DR-DOS à Dell, Michael Dell pouvait rétorquer : « Mais j'ai déjà payé MS-DOS, que je l'installe ou non sur mes PC ». C'est ainsi que MS-DOS est bel et bien devenu une rente de situation pour Microsoft, avec des royalties sur presque chaque PC vendu dans le monde, et que Windows a pris le relais. Cette formule a définitivement fermé le marché à toute compétition.

Ce que je veux dire ici, c'est que Microsoft a dû sa réussite initiale à ses efforts, à sa ténacité et aux talents de ses équipes. Et que, quelque part, en route, la tentation a été forte de consolider les avantages acquis par des contrats barrant la route à la concurrence. 

Ainsi donc, je considère souhaitable que le Ministère de la Justice bride Microsoft afin de rééquilibrer le marché. Aucun monopole n'est désirable. Mais je tiens également, de par ma connaissance intime de ce dossier, à remettre les choses à leur place : il est vain de tenter de diaboliser Bill Gates. 

Il serait beaucoup plus salutaire de s'inspirer de ce qui a fait son succès et de tenter de reproduire un tel succès ailleurs, en Europe comme au Canada. Car de nombreux secteurs vont exploser au nouveau millénaire et d'autres Gates apparaîtront s'ils savent tirer parti de ce qui, dans l'itinéraire du fondateur de Microsoft, a valeur d'exemple. 

 

 

 

 
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